09/04/2009
Le prince André, le ciel d'Austerlitz
Il n'avait pas encore achevé sa phrase que le prince André qui sentait des sanglots de rage et de honte lui monter à la gorge, sautait de cheval et se précipitait vers le drapeau.
- En avant ! mes enfants ! cria-t-il d'une voix perçante, enfantine.
"Voici le moment!" se dit-il en saisissant la hampe du drapeau, et il entendit avec délice le sifflement des balles, évidemment dirigées contre lui. Quelques soldats tombèrent.
- Hourra ! s'écria le prince André, maintenant avec peine dans ses mains le lourd drapeau, et il fonça, absolument certain que tout le bataillon le suivrait.
En effet, il ne fit seul que quelques pas. Un soldat, puis un autre le suivirent, puis tout le bataillon, au cri de "Hourra !" se précipita sur ses traces et le dépassa. Un sous-officier saisit le drapeau qui, trop lourd, vacillait entre les mains du prince André, mais tomba aussitôt, frappé à mort. Le prince André reprit le drapeau et le trainant par la hampe, courut avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs dont les uns se battaient tandis que d'autres abandonnaient les pièces et fuyaient, refluant vers lui ; il voyait aussi les fantassins français s'emparer des chevaux des artilleurs et tourner les canons contre les Russes. Le prince André et le bataillon n'étaient plus qu'à vint pas des canons. Il entendait au-dessus de lui le sifflement ininterrompu des balles, et à sa droite et à sa gauche, des hommes tombaient en gémissant. Mais il ne les regardait pas, uniquement attentif à ce qui se passait devant lui, sur la batterie. Il voyait distinctement un artilleur roux, le shako de travers, tirer à lui un refouloir qu'un soldat français essayait de lui arracher. Le prince André distinguait maintenant l'expression hagarde et rageuse des deux hommes qui, manifestement, ne comprenaient pas ce qu'ils étaient en train de faire.
"Que font-ils donc ? se demandait le prince André, en les regardant. Pourquoi le roux ne s'enfuit-il pas, alors qu'il est sans armes ? Pourquoi le Français ne frappe-t-il pas ? Il va se rappeler qu'il a un fusil et le percer de sa baïonnette."
Et en effet, un autre Français, baïonnette en avant, accourut vers les deux lutteurs, et le sort de l'artilleur roux qui ne se rendait toujours pas compte de ce qui l'attendait et qui avait réussi à arracher triomphalement le refouloir, allait être réglé, mais le prince André ne vit pas comment cela finit. Il lui sembla qu'un soldat qui se trouvait près de lui, le frappait à la tête de toute la force de son bras avec un gros bâton. Ce n'était pas très douloureux, plutôt désagréable, parce que la douleur détournait son attention de ce qu'il regardait.
"Qu'est-ce qui se passe ? Je tombe ? Mes jambes se dérobent", se demanda-t-il et il tomba sur le dos. Il ouvrit les yeux, voulant savoir comment s'était terminée la lutte des Français et des artilleurs, si le rouquin avait été tué ou non, si les canons avaient été pris ou sauvés. Mais il ne vit rien. Au dessus de lui il n'y avait que le ciel, un ciel haut, légèrement voilé et cependant infiniment haut, sur lequel glissaient lentement des nuages gris. "Quel silence, quelle paix et quelle majesté songeait le prince André. Ce n'est plus du tout comme lorsque je courrais, plus du tout comme lorsque nous courrions, criions et nous battions, plus du tout comme lorsque le Français et l'artilleur, le visage convulsé de terreur et de rage, s'arrachaient le refouloir. Ce n'est pas du tout ainsi que glissent les nuages dans le ciel infiniment haut. Comment se fait-il que je ne voyais pas auparavant ce ciel infini ? Et quelle joie de le connaître enfin ! Oui, tout est vanité, tout est mensonge à part ce ciel. Rien, rien n'existe que lui... Mais cela aussi n'existe pas. Il n'y a rien, il n'y a que le silence, le repos...
Toltoï, Guerre et paix, Livre I, troisième partie, chapitre XVI
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08/04/2009
Loin d'être parfait
Avez-vous envie de vous plonger dans les névroses de petits bourgeois coincés, enfants de la seconde génération d'immigrants asiatiques de la côté ouest des Etats-Unis ?
Dit comme cela, pas sur que Loin d'être parfait soit une b.d. très engageante. Et pourtant, il s'agit d'une BD d'auteur à découvrir. Adrian Tomine prolonge le trait fin qu'il avait initié dans les quatre petites histoires de l'excellent Blonde platine. On retrouve le même art de dire beaucoup de choses avec une facture assez sobre, aussi bien au niveau des textes que du graphisme.
Il s'agit ici d'une seule histoire, sur une centaine de pages. Usure du couple, complexes, difficulté à vivre sa libido ou à s'extérioriser, tous les personnages sont prisonniers des limites qu'ils s'imposent, et restent enfermés dans leur petite ville d'Oakland... et au milieu de leur désarroi, une ligne finit par séparer ceux qui restent et ceux qui partent ; celui qui n'arrive pas à se réaliser - replié sur ses propres certitudes - et celles qui se dépassent en s'ouvrant à d'autres horizons.
Fluctuat.net a publié un bon article sur l'album et une interview d'Adrian Tomine. Une autre interview de cet auteur figure sur le site de Bodoï.
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