27/04/2009

La fille en noir et blanc

349057970.jpegLe noir et le blanc étaient ses couleurs. Tennis blanches, bottines noires, jeans et vestes noirs, chemisiers et tee-shirts blancs : pas d'autres vêtements. Si, la jupe à carreaux. C'était une femme demi-deuil. Elle devait avoir, à son avis, le teint pâle, se maquiller peu. Cela laissait présager, d'après la femme de ménage, un naturel réservé et grave, plus enclin à la rêverie qu'à la parole. Elle l'imaginait profondément engloutie en elle-même, amarée à un noeud secret dont elle eût été incapable de se défaire et même de décrire la figure compliquée. Comme une sorte d'ancre plantée dans quelque vase intérieure, et qui l'eût douloureusement retenue en elle (elle ne le disait pas, bien sûr, en ces termes là exactement : son origine espagnole lui faisait utiliser le beau mot d' "ensimismada", qui est une adjectivation d' "en soi-même"). C'est ainsi qu'elle la voyait, idole cireuse, silencieuse et farouche, en proie à des peurs qu'elle n'aurait su désigner, mais que peut-être elle avait appris à ménager et même à cultiver comme la partie la plus indubitable d'elle-même. Mais aussi bien, peut-être se trompait-elle, et était-ce une petite dinde futile et cruelle. Cela aussi, se pouvait.

Olivier Rolin, Port Soudan, chapitre 2

16/04/2009

La "journée de la jupe" lance le débat

Autant le film déçoit par ses piètres performances "artistiques" (c'est parfois invraisemblable et caricatural... en dehors d'I. Adjani, les interprêtes ne sont pas toujours convaincants), autant il faut lui reconnaître le mérite de mettre les pieds dans le plat sans détour sur un sujet difficile.

Même si le film emprunte certaines facilités, il échappe à certains travers qui auraient pu se replier sur lui. Il traite de sujets actuels, crus et tendus, où il pourrait être facile de trouver prétexte à une interprétation de mauvaise foi : racisme, sécurité, éducation, banlieue, religion... sexisme enfin et surtout. Et sur cette difficulté majeure, le film s'en sort très bien.

 

C'est le propre d'une République de s'infliger ce débat douloureux sur ses propres limites. Le film appuie là où ça fait mal. La prof qui finit par péter les plombs et se révolter contre ses élèves n'est pas une personne sans repères, naïve, dépassée... voir une réac' ou une personne simplement intolérante, c'est au contraire une enfant de l'école publique, qui a su en tirer ce qu'il y a de meilleur pour s'élever vers la culture et à l'acte d'enseigner... Elle se retrouve confrontée à une classe arrogante où seuls comptent les rapports de domination et la violence.  C'est l'échec. L' échec de cette prof de français est celui de l'école, et celui de l'école est celui d'une société qui passerait à côté de certaines de ses missions si elle en venait à oublier le système de valeurs qu'elle est sensée transmettre au-delà de tout savoir : la tolérance, le respect du à autrui, la laïcité, l'égalité des sexes,...  la démocratie.

C'est là où le film pourrait jouer un rôle à contre-emploi : laisser penser à celles et ceux qui voient ça de loin que la situation vécue dans ce film est une sorte de banalité dans les collèges français des grandes villes. Heureusement, ce n'est pas le cas. Il y a une grande quantité de personnels qui agissent et réflechissent, notamment dans les collèges qui connaissent les situations les plus difficiles.

Mais il est sans doute vrai que le film pointe un état de tension entre une partie de la société française et les modèles que l'école entend transmettre, via ses éducateurs qui sont en première ligne. Le Monde en a rendu compte dans un article consultable ici. Je ne vais pas ici reprendre les verbiages sur le "malaise enseignant" ou sur la crise que traverse la société, car c'est justement ainsi qu'on s'appesentit sur des aigreurs sans fond dont il ne peut ressortir que des propos radicaux et définitifs qui visent à faire table rase de la situation actuelle, qui est complexe.

Il y a pourtant un certain public qui ne comprend pas les valeurs de l'école, et aussi une certaine école qui ne sait plus s'adresser à ses élèves alors que ce devrait être sa mission première. Cette incompréhension, qui se transforme en ironie, en rapport de force, en souffrance, en violence... elle se cristallise finalement ici sur la question du droit que les femmes doivent avoir de s'habiller comme elles le veulent pour "porter une jupe sans être traitée de pute". Et vivre aussi librement que les hommes nécessite de bousculer quelques principes de l'école dont la neutralité pourrait s'assimiler à de l'indifférence. L'école doit transmettre des valeurs, et pour défendre les droits des femmes ou des filles à s'habiller comme elles l'entendent et à être respectées, cela signifie qu'il faut aller au devant de toute religion qui le proclame, de la coutume qui le banalise, de l'entourage qui le conforte.

Pas si facile quand on est dans ce type d'établissement (ce n'est pas vraiment mon cas, même s'il y a ici et là quelques échos dans mon lycée) et quand on demande à l'école d'être sur-responsable et de tout faire. Et pas si facile quand on est progressiste et que cette question de société vient percuter bon nombre d'idées reçues. Car le prisme de la lutte des classes, celui de la domination économique, est ici inopérant. Parce qu'on a beau être antiraciste, anticolonialiste (au sens où on comprend l'histoire qui est en amont de cette situation), aspirer à combattre les inégalités, il faut bien concevoir que les termes du débat sont posés en d'autres termes que ceux qui sont utilisés traditionnellement par la gauche. Derrière la banalisation du rapport de force comme seul mode de communication, c'est la barbarie qui prend le pas sur la démocratie, c'est le machisme qui s'impose de façon sauvage, c'est l'école qui est remise en question comme institution légitime. Et cette même école, sensée éduquer et favoriser un progrès social par l'accès à la connaissance, ne semble pas avoir trouvé les moyens pour y répondre, restant parfois figée sur son organisation et sur la transmission de savoirs académiques.

Les réponses ne sont pas formulées. Le film pose les termes d'un débat et nous invite à y réfléchir, et en cela il s'agit d'une vraie réussite que peu de films arrivent à susciter. Ce film suscite d'ailleurs une prose abondante, comme cela avait été le cas pour Entre les murs, et je renvoie notamment aux billets forts intéressants qui ont été publiés sur le site de Philippe Meirieu et sur le blog de Luc Cédelle, qui renvoient eux-mêmes à d'autres points de vue. A nous tous de continuer ce débat.