13/06/2009

Osez l'arabe !

Une contribution que j'ai rédigé pour le site Novo Ideo (qui sera en ligne prochainement). 

En résumé : la langue arabe est reléguée dans l'enseignement secondaire public. Son apprentissage pourrait être un atout pour de nombreux jeunes qui ne trouvent son enseignement que dans les lieux de culte. 

Ce serait une vraie politique de reconnaissance de la diversité de la population, d'intégration et d'ouverture culturelle de proposer plus largement l'arabe en deuxième langue vivante. 

La contribution entière est d'ores et déjà disponible sur le site de Philippe Meirieu

16/04/2009

La "journée de la jupe" lance le débat

Autant le film déçoit par ses piètres performances "artistiques" (c'est parfois invraisemblable et caricatural... en dehors d'I. Adjani, les interprêtes ne sont pas toujours convaincants), autant il faut lui reconnaître le mérite de mettre les pieds dans le plat sans détour sur un sujet difficile.

Même si le film emprunte certaines facilités, il échappe à certains travers qui auraient pu se replier sur lui. Il traite de sujets actuels, crus et tendus, où il pourrait être facile de trouver prétexte à une interprétation de mauvaise foi : racisme, sécurité, éducation, banlieue, religion... sexisme enfin et surtout. Et sur cette difficulté majeure, le film s'en sort très bien.

 

C'est le propre d'une République de s'infliger ce débat douloureux sur ses propres limites. Le film appuie là où ça fait mal. La prof qui finit par péter les plombs et se révolter contre ses élèves n'est pas une personne sans repères, naïve, dépassée... voir une réac' ou une personne simplement intolérante, c'est au contraire une enfant de l'école publique, qui a su en tirer ce qu'il y a de meilleur pour s'élever vers la culture et à l'acte d'enseigner... Elle se retrouve confrontée à une classe arrogante où seuls comptent les rapports de domination et la violence.  C'est l'échec. L' échec de cette prof de français est celui de l'école, et celui de l'école est celui d'une société qui passerait à côté de certaines de ses missions si elle en venait à oublier le système de valeurs qu'elle est sensée transmettre au-delà de tout savoir : la tolérance, le respect du à autrui, la laïcité, l'égalité des sexes,...  la démocratie.

C'est là où le film pourrait jouer un rôle à contre-emploi : laisser penser à celles et ceux qui voient ça de loin que la situation vécue dans ce film est une sorte de banalité dans les collèges français des grandes villes. Heureusement, ce n'est pas le cas. Il y a une grande quantité de personnels qui agissent et réflechissent, notamment dans les collèges qui connaissent les situations les plus difficiles.

Mais il est sans doute vrai que le film pointe un état de tension entre une partie de la société française et les modèles que l'école entend transmettre, via ses éducateurs qui sont en première ligne. Le Monde en a rendu compte dans un article consultable ici. Je ne vais pas ici reprendre les verbiages sur le "malaise enseignant" ou sur la crise que traverse la société, car c'est justement ainsi qu'on s'appesentit sur des aigreurs sans fond dont il ne peut ressortir que des propos radicaux et définitifs qui visent à faire table rase de la situation actuelle, qui est complexe.

Il y a pourtant un certain public qui ne comprend pas les valeurs de l'école, et aussi une certaine école qui ne sait plus s'adresser à ses élèves alors que ce devrait être sa mission première. Cette incompréhension, qui se transforme en ironie, en rapport de force, en souffrance, en violence... elle se cristallise finalement ici sur la question du droit que les femmes doivent avoir de s'habiller comme elles le veulent pour "porter une jupe sans être traitée de pute". Et vivre aussi librement que les hommes nécessite de bousculer quelques principes de l'école dont la neutralité pourrait s'assimiler à de l'indifférence. L'école doit transmettre des valeurs, et pour défendre les droits des femmes ou des filles à s'habiller comme elles l'entendent et à être respectées, cela signifie qu'il faut aller au devant de toute religion qui le proclame, de la coutume qui le banalise, de l'entourage qui le conforte.

Pas si facile quand on est dans ce type d'établissement (ce n'est pas vraiment mon cas, même s'il y a ici et là quelques échos dans mon lycée) et quand on demande à l'école d'être sur-responsable et de tout faire. Et pas si facile quand on est progressiste et que cette question de société vient percuter bon nombre d'idées reçues. Car le prisme de la lutte des classes, celui de la domination économique, est ici inopérant. Parce qu'on a beau être antiraciste, anticolonialiste (au sens où on comprend l'histoire qui est en amont de cette situation), aspirer à combattre les inégalités, il faut bien concevoir que les termes du débat sont posés en d'autres termes que ceux qui sont utilisés traditionnellement par la gauche. Derrière la banalisation du rapport de force comme seul mode de communication, c'est la barbarie qui prend le pas sur la démocratie, c'est le machisme qui s'impose de façon sauvage, c'est l'école qui est remise en question comme institution légitime. Et cette même école, sensée éduquer et favoriser un progrès social par l'accès à la connaissance, ne semble pas avoir trouvé les moyens pour y répondre, restant parfois figée sur son organisation et sur la transmission de savoirs académiques.

Les réponses ne sont pas formulées. Le film pose les termes d'un débat et nous invite à y réfléchir, et en cela il s'agit d'une vraie réussite que peu de films arrivent à susciter. Ce film suscite d'ailleurs une prose abondante, comme cela avait été le cas pour Entre les murs, et je renvoie notamment aux billets forts intéressants qui ont été publiés sur le site de Philippe Meirieu et sur le blog de Luc Cédelle, qui renvoient eux-mêmes à d'autres points de vue. A nous tous de continuer ce débat.

08/01/2009

Pourquoi la jeunesse se révolte ? dans Libé

Le journal Libération a publié mon texte "pourquoi la jeunesse se révolte ?" dans les pages Rebonds ce mercredi 7 janvier. La tribune a été mise en ligne sur le site du journal. Les réactions sont les bienvenues.

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Pourquoi la jeunesse se révolte ?

En promettant de reporter la réforme et de reprendre la discussion, le ministre répond au symptôme des manifestations sans bien voir où il a pu blesser une génération qui se sent attaquée et menacée.

Si la jeunesse est dans la rue et si elle réagit si vivement ces deux dernières semaines, ce n’est pas tant à cause du contenu de la réforme que de la charge symbolique qu’elle représente.

C’est une évidence de le rappeler, les perspectives d’avenir dans une société en crise apparaissent précaires, et même risquées. Face à cela, le lycée apparaît pour tous les jeunes qui le fréquentent comme un lieu qui est globalement protégé, qui les respecte, en permettant notamment à ceux qui le souhaitent de découvrir des connaissances et des technologies variées.

C’est un espace de liberté pour les belles années de l’adolescence, et la nostalgie qui nourrit le succès des sites internet d’anciens ami-e-s des lycées prouve que cette vision n’est pas nouvelle, mais elle se renforce aujourd’hui par contraste avec l’âpreté du monde qui l’entoure.

Enfin, le baccalauréat est un diplôme – avec valeur de symbole et de rituel – qui apparaît comme accessible, même s’il est dorénavant entendu comme un passeport vers des études supérieures.

En avançant une réforme partielle, où le calendrier et la communication semblaient primer sur les orientations et les explications, le ministre a - qu’il le veuille ou non – provoqué un sentiment d’agression. Il se fonde sur une inquiétude et un ressentiment qui ne tiennent pas tant au contenu de la réforme qu’au contexte dans lequel elle s’inscrit. Les suppressions de postes dans l’éducation nationale, le report de l’âge de la retraite, le travail du dimanche - par exemple- sont venus constituer un bruit de fond renforçant le sentiment de menace. C’est dans ce contexte que la réforme est venue percuter de plein fouet l’attachement à l’espace privilégié que constitue le lycée pour les jeunes de ce pays.

Cela veut-il dire que la réforme était complètement mauvaise ? Non, car elle reprenait des pistes intéressantes et anciennes, comme les modules. Mal amenée ? Oui, car elle avançait sur des objectifs généraux sans expliquer les conséquences concrètes dans les lycées, malgré le fait que certains syndicats aient joué le jeu de la négociation jusqu’au bout. Cela veut-il dire qu’il est impossible de réformer l’éducation nationale dans ce pays ? Il faut espérer que non.

Car derrière les atouts indéniables de la forme actuelle du lycée, il existe une sélection sévère dont les options sont hélas souvent les instruments subtils, et dont pâtissent beaucoup les élèves issus de milieux sociaux fragiles.

Ajoutons à cela qu’aux marches du lycée se développent à grande vitesse des entreprises privées de soutien scolaire qui fleurissent sur le manque de souplesse du système éducatif actuel.

Enfin, l’orientation des élèves est un échec national qui aboutit à mettre beaucoup de nos jeunes dans des situations d’échec dans les études secondaire ou supérieures.

Une réforme est donc nécessaire, mais elle ne pourra se faire sans qu’il existe un climat de confiance qui, à l’évidence, a été sapé par le contexte politique général et les mesures actuelles du gouvernement, soucieux d’enchainer les mesures à marche forcée. Le flou et la précipitation de la réforme annoncée sont venus l’amplifier.

L’inquiétude actuelle de la jeunesse sur son avenir est légitime. Il n’est guère surprenant qu’elle se montre méfiante et rebelle quand il s’agit de toucher au lycée, seul lieu protégé avant le grand saut dans l’incertitude. Toute réforme future doit aussi prendre en compte cette dimension sans mépris.

13/10/2008

Entre les murs

Ce film a été précédé par sa réputation. Palme d’or unanime encouragée par le président du jury Sean Penn, il a été dit un peu partout qu’il s’agissait d’une peinture « réaliste » de l’école à la manière d’un documentaire où chacun – à commencer par les élèves – joue un rôle assez proche du sien.


Entre les murs
envoyé par hac_max


Cette ambiguité pourrait fausser notre point de vue, or il faut d’abord voir « Entre les murs » comme une œuvre de cinéma. En cela, elle n’est pas réaliste dans le détail de ce qu’elle présente. Ceux qui travaillent dans l’éducation nationale pourraient se faire un malin plaisir de disséquer les invraisemblances et toutes les lacunes que comporte le récit (oui, un prof ne laisse pas sa classe livrée à elle-même pour emmener un élève chez le principal ; contrairement à la scène du film le jour de la rentrée est généralement bien plus calme que les autres car tout le monde s’observe, etc. ). Mais justement c’est une fiction et pas un documentaire. Il serait tout aussi étonnant de s’insurger qu’un film policier – même excellent et avec un point de vue réaliste - ne décrive pas la réalité d’un commissariat en restituant toutes les scènes où les policiers remplissent des papiers administratifs qui n’apparaissent jamais à l’écran. On passera donc sur les raccourcis ou facilités sur lesquelles certains ont pu s’arrêter.

S’il faut le dire en préambule, c’est parce que Laurent Cantet a très bien réussi à créer l’illusion et que c’est l’une des forces du film. Celle d’une immersion dans le monde de ce collège où nous avons le sentiment de partager très directement le vécu des uns et des autres. La mise en scène, avec des moments volés sur les gestes des uns et des autres qui s’incrustent au détour du récit, l’absence de musique, la prise de vue qui semble effectuée à l’insu des protagonistes comme dans la scène de la cafétaria, où lorsque Souleymane est exclu du cours,… c’est une reconstruction très réussie du réel d’un point de vue technique et cinématographique. La prestation de tous les comédiens y est pour beaucoup (les élèves sont formidables). Tant et si bien que des spectateurs – et parfois des enseignants – ont mal réagi en sortant du film parce qu’ils avaient le sentiment confus d’avoir affaire à une sorte de documentaire qui tenait davantage d’ « Envoyé spécial » que du film de cinéma, s’estimant en quelque sorte trahis par la réduction qu’il apporte de l’école.


Il serait trop réducteur de voir le film comme un simple témoignage sur la réalité de l’école.
Mais en tant que tel, il a déjà plusieurs mérites :
- Il évoque le fossé qui existe entre les normes culturelles de l’école, ses exigences classiques… et celles d’une partie des élèves qui n’ont pas accès à ces références et n’en perçoivent pas l’utilité (cf. la scène sur l’imparfait du subjonctif, mais le thème est récurent)
- Il évoque la difficulté pour les jeunes de se trouver une place, en étant toujours dans une dualité rejet/recherche de l’autre ; mais aussi la difficulté pour les adultes de se placer pour trouver le bon terrain de dialogue avec eux, entre ceux qui s’adaptent aux élèves et ceux qui estiment que c’est aux élèves de s’adapter à l’école. Tout ceci est plutôt bien restitué dans l’attitude très affective des élèves, où dans les divergences de point de vue entre les éducateurs.
- Il montre des jeunes qui réussissent ou échouent, et pas seulement à l’intérieur de l’école : celui qui prétend savoir et qui ne sait rien, celle qui a lu un livre de Platon de son propre chef, ceux qui maîtrisent les technologies multimédias mais qui ne connaissent pas les pays européens ou les auteurs, celle qu’on a jamais entendu et qui vient dire en détresse à la fin qu’elle ne comprend rien mais qu’elle ne veut pas aller en LP.. Il montre un enseignant qui réussit et qui échoue. Il valorise les élèves mais il commet également des erreurs, se montre de mauvaise foi quand il s’agit de les assumer.

Pour arriver à faire passer ces messages, le film utilise des moyens qui peuvent faire tomber les bras des professionnels qui connaissent bien les situations proches de celles du film : les cours de français devient une sorte de « leçon de vie » où le prof s’adapte continuellement à ce que disent les élèves, l’équipe pédagogique reste très homogène et très responsable (même génération, même préoccupation professionnelle au travers de discours contradictoires mais toujours très posés…).

Bien sur on peut avoir un point de vue réac et suffisant comme Zemmour. Se contenter de dire "c'est une honte ! Mais qui sont ces gens ? Qu'on nous débarrasse de toute cette racaille qu'il est impossible d'instruire comme les bons élèves triés sur le volet des années 50"... Ou comment faire du populisme bas de gamme à peu de frais. Zemmour démontre qu'il ne suffit pas d'être allé à l'école pour savoir réfléchir.


Au contraire, le film est à recommander pour tous ceux qui ont été à l’école il y a quelques années, ou qui y ont fait un parcours rapide et tranquille. Ils auront une certaine illustration de l’enseignement avec des publics difficiles qui contrastera peut-être avec l’image qu’ils avaient peut-être du cours bien tranquille pour bons élève. La société a changé et l’école publique recrute plus largement qu’auparavant, avec toutes les difficultés qui vont avec. Le film pointe au passage les difficultés d’accès à la « culture normale », l’emprise des marques et de la société du spectacle, les relations entre filles et garçons, la mixité sociale, le métissage… Au travers des liaisons sociales qu’il met ainsi en relief, c’est la société qui se trouve au dehors des murs qui est en écho, avec les êtres humains qui se débattent pour y exister malgré les pesanteurs. On est tout près du cinéma de Ken Loach. Le film n’est pas une thèse sur l’éducation, c’est une tranche de vie contemporaine, un éclat de société qui surgit et il amènera fatalement le spectateur à réfléchir et à se positionner. Rien que pour cela, le film vaut la peine d’être vu.